J’ai pensé que c’était le genre de spectacle après lequel il fallait se taire, comme le public du Crochetan debout dimanche dernier mais sans voix, à la fin de « Guerra ». Se taire parce qu’il peut être extraordinairement réducteur de dire ce que le théâtre vous fait vivre sans mot. Etait-ce le temps pour se taire ou le temps pour parler ? Nous avons finalement opté pour les mots malgré tout ce qu’ils contiendront, par définition, d’imparfait.
Il y a quinze ans, Pippo Delbono est allé chercher Bobo dans un asile psychiatrique où il était resté enfermé pendant 45 ans. Dans Guerra, Bobo est chanteur de rock, chef d’orchestre… Il est surtout lui-même. « Un être de la mer ou un oiseau. Un aigle, une alouette, un roi, un pharaon », récite Pippo Delbono pendant que le comédien enfile un masque ou une couronne. « Bobo découvrait tout en sortant de l’asile. C’était chaque fois une première fois pour lui. » Lui ne parle pas. Il a le corps tordu comme un vieux tronc, une présence silencieuse et pleine. Depuis qu’il a rencontré Pippo Delbono, il arpente les scènes d’Europe. Avec lui, d’autres éclopés de la vie : un trisomique, un clochard, un handicapé physique… Les images choquent au départ. Est-ce une foire aux monstres ou le résultat d’un atelier pour personnes handicapées ?
Un temps pour haïr
Les scènes d’introduction présentent les personnages du spectacle comme des artistes de cirque. Chacun accomplit son numéro tant bien que mal. L’un veut danser, l’autre chante faux une sorte de son inarticulé, le troisième rock en play-back et le metteur en scène, arrivé en retard, commente son costard. Pippo Delbono brouille les pistes, cherche l’ambiguïté, provoque la pitié et le malaise dans le public.
Et puis soudain la machine se met en marche. La scène se remplit de danseurs, de comédiens et de musiciens pour constituer un tableau compexe qui mutiplie les petites guerres du quotidien. La chanteuse d’opéra pique la vedette au chanteur , interprété par Bobo, qui l’accompagne. La lenteur et les difficultés de Bobo accentuent la cruauté de la scène tandis que la diva n’y prête nulle attention. Juste à côté, un maître d’hôtel harcèle un homme habillé en femme de ménage, le forçant mille fois à s’applaventrer pour nettoyer une tâche sur le parquet. De curiosité, les hommes deviennent personnage au service d’un propos.
Puis le guerre devient orgiaque. Les petites lâchetés de tous les jours se transforment en monstruosités. Les personnages assassinent à tour de bras, le sang est partout sur les mains.
Jusqu’à ce qu’au milieu des débris et du silence revenu, un estropié assis par terre mîme les violences tout juste calmées en riant. « Tatatatata », fait sa canne devenue mitraillette. Entre le rire, les larmes, la folie et l’absurde, l’instant est si dramatiquement humain qu’il transcende les pattes folles et le corps difforme et que la laideur devient belle à pleurer.
Un temps pour aimer
Les infirmités des uns et des autres servent parfaitement le propos sur la guerre. Mais Pippo Delbono va au-delà d’un spectacle qui dénonce la barbarie. « Le sentiment d’amour est à la base de toute révolution », cite-t-il plusieurs fois, faisant allusion au Che, assis dans un fauteuil de cinéma placé en bord de scène. Pippo Delbono commente au micro les images de son spectacle. « Il y a un temps pour faire la guerre et un temps pour faire la paix », déclame-t-il dans une longue liste de termes antagonistes, comme s’il soulignait que toutes choses bonnes ou mauvaises fait partie de la réalité. Etre capable de regarder, comme elles sont, toutes ces choses mauvaises permettrait de les aimer ? C’est l’expérience qu’il fait vivre à son public. Il montre, sans rien omettre, le handicap, la maigreur, les corps tordus. Puis lui démontre que l’on peut aussi y percevoir autre chose. Le spectateur ne voit plus un trisomique mais un clown plein de tendresse. Il ne voit plus un homme trop atteint pour parler et se mouvoir librement mais Bobo, un homme qui peut être tous les oiseaux du monde, un homme qui est aussi un roi ou un pharaon. Plus fort encore, le public se reconnaît dans tous ces personnages, de la folie fratricide à la tendresse.
Et un temps pour se reconnaître
Guerra c’est un défilé de fêlures, de creux et de manques visibles qui nous renvoient aux nôtres invisibles. Guerra nous laisse sans voix, terrassés. Ce n’est pas seulement un spectacle sur la guerre, ce n’est pas seulement un spectacle avec des comédiens éclopés de la vie, ce n’est pas seulement une mise en scène habile, une musique mélancolique et solennelle qui vous tire des larmes. C’est un manifeste d’humanité qui vous demande de vous regarder dans tout ce que vous êtes : à la fois hideux et violent, tendre et magnifique. Un théâtre qui vous bouleverse au sens propre et vous abandonne au creux de votre siège pantelant. Avec l’envie d’ « être humain, trop humain ».
A lire aussi dans Scènes Magazine : Pippo Delbono et Guerra
Plus d’infos sur la compagnie.
Plus d’infos sur Pippo Delbono dans Wikipédia.



