L’essayiste et sociologue français Gilles Lipovestky (1944), chevalier de la Légion d’honneur, s’est rendu à Genève pour un discours à l’occasion de l’ouverture d’une nouvelle filière, un Master en management de luxe à la Haute Ecole de gestion de Genève. Tout à coup, il paraît bien lointain le temps où il écrivait un livre à succès, un livre en rupture, « L’ère du vide ». Gilles Lipovestky est très habile dans l’écriture et surtout dans la création de concepts multiples qui doivent expliquer le monde moderne ou contemporain. Il propose ainsi ce qu’on appelle des « grilles de lecture », dont un concept qu’il mêle à toutes les sauces : la société d’hyperconsommation. Sa dialectique est implacable : avant c’était comme ça, mais aujourd’hui c’est différent. C’est pire ou c’est mieux, on ne sait plus très bien. La société évolue en mal, mais on s’y sent mieux. Enfin pas tous.
26 ans après son livre fétiche, il est venu faire l’apologie du luxe à Genève, en terrain conquis et sans doute pour un bon prix. Le luxe représenterait 150 milliards de francs de chiffre d’affaires annuel dans le monde (qui permettraient sans doute de nourrir beaucoup de crève-la-faim de la planète.) Mais il propage, dans un article du Temps (3 novembre) une bonne nouvelle : « En 20 ans, dit-il, il y a une grande démocratisation de la demande du luxe ».
On peut voir les choses ainsi, mais on peut aussi les voir dans l’autre sens. Peu de gens peuvent se payer des Rolex à 50 000 francs, des Ferrari à 200 000 francs, des vacances en bateau privé à 5000 francs la journée, des chalets à Gstaad pour deux millions. Avec son discours, Gilles Lipovestky soulage la conscience des riches, (c’est aussi un luxe qu’ils peuvent se permettre). Il fait du bien aux futurs étudiants de la HEG de Genève, probablement tous des enfants bien nés, qui n’ont pas de problèmes de logement, ni de sécurité dans les gares ou les banlieues. Qui au contraire vénère les marques, la mode, les tendances et les comptes en banque de papa. Il faut bien vivre avec son temps, monsieur Lipovestky. Le passé n’est souvent rempli que d’erreurs de jeunesse.

